Voir le livre du désert blanc ici
le 17 février 2007, Paris-Rome-Le Caire
Lever à trois heures quarante. Peu dormi, mais bien réveillé. Tout est prêt pour partir sur une autre planète. Le chauffeur de taxi est vietnamien, le périphérique est dégagé, la température très clémente. Le dépaysement a commencé. Je sais que tout va bouger en moi, comme les pièces d’un puzzle qui se reconstituerait par la grâce de la nouveauté. Les portes vont s’ouvrir, un air frais envahira le regard porté sur les mille petites choses qui font une journée de vie.
J’ai oublié le petit appareil photo compact dans le taxi, cela prouve que j’ai déjà la tête ailleurs, dans cet avion d’Alitalia, en train de lire « Corriere della Serra ». Oui, l’italien me chante aux oreilles, me séduit comme une Italienne m’a séduit voici neuf mois. Bien qu’elle ne soit pas là physiquement, elle m’accompagnera dans cette recherche de l’essentiel, dans cette quête du temps retrouvé, cette mise à mort de la vitesse dont elle dit que ma vie est faite.
Là je me dis que le temps est au centre du mystère, que les mots nécessaires arrivent toujours trop tard, que nous vivons un film dont la bande son est décalée de quelques secondes, minutes, heures, jours voire mois par rapport aux événements. Dire le vrai au moment juste : là réside souvent la clé du bien vivre. Trop tôt, trop tard il y a des phrases qui détruisent ; prononcées au bon moment, elles libèrent. Tout est question de tempo, ou presque. Et c’est une femme dont l’échelle de temps est à l’opposée de la mienne qui me l’a fait découvrir. Ultime preuve que la différence fait grandir.
Escale à Rome. L’Italie, la parfaite maîtrise de la désorganisation. Le retard et le transfert gérés professionnellement. Premier contact : une hôtesse au charme irrésistible. Sourires échangés, elle me demande de traduire en français : « don’t forget », et moi je réponds « n’oubliez pas, non dimenticate ». Conseil prémonitoire ? Je ne crois pas. C’est simplement un rappel pour moi de ne pas oublier qu’il y a d’autres femmes qui ne savent pas qu’elles attendent le même type d’avenir que celui que j’envisage. J’ai besoin de me croire « exceptionnel » (au sens où j’ai la sensation de faire exception), les femmes exceptionnelles sont également très nombreuses. Si, de plus, elles ont ce charmant sourire italien, que demander de plus ?
Arrivée au Caire, soleil et klaxons après avoir survolé la Calabre (golfe de Squilace). Je n’ai pas voulu voir, je n’ai rien vu. Ne pas donner de sens à ce qui n’a pas de sens ! L’arabe est partout ici, dans les inscriptions, dans les paroles, sur les visages des gens. Couleurs des souks, gens aimables et hospitaliers, misère et profusion, dénuement et richesse : j’aime tout ça, ces contrastes, cette vie qui exulte lentement.
Thé, chicha, prendre le temps de se savoir en vie, et puis céder à la tentation : acheter une montre Rollex pour moi, une montre Chanel pour ma fille. Encore le temps, je sens que tout va tourner autour du temps. Demain, lever six heures : vite, avoir le temps de dormir.
Le 18 février 2007, Le Caire-Oasis de Bahariya
Départ à sept heures – non, huit heures. Pour le désert ? non, pour les pyramides ! Deux montagnes, immenses, qui découpent l’horizon. On a l’impression d’être tout près, nous sommes encore loin. Guizeh, la ville moderne qui s’étend comme un cancer, le passé qui résiste, accroché à sa grandeur écrasante. Lutte de la mort contre la vie, lutte héroïque, inutile, mais combien belle. Un pont avec le ciel, avec ce qui est présent mais qu’on ne peut atteindre, qu’on ne peut toucher. Une émotion purement minérale, blocs de pierre de taille inhumaine, démesure de puissance. Preuve ultime de la capacité de l’homme à se surpasser. L’équivalent de la conquête de la lune, il y a quatre mille ans. L’histoire inscrite dans la pierre, mais aussi dans nos regards et nos cœurs.
Neuf heures du matin, très peu de monde pour cette septième merveille, gardée par des policiers en chameau et des guides semi-officiels. Carrioles brinquebalantes et groupes classés par nationalités : japonais, français, mais aussi italiens, oui, italiens. J’écoute un peu cette langue brillamment maîtrisée par un Egyptien, quelle joie … Une heure et demie de visite, malheureusement il faut se dépêcher, descente dans deux caveaux, silence parfait, dépouillement des décors, et puis restaurations stupides, blocs neufs jurant sur les blocs vieux, le monde s’en fout du passé, bien sûr, le présent est tellement urgent, l’avenir tellement incertain.
Papiers gras, crottes de dromadaire, veulerie touristique, et pourtant rien n’entame la majesté du sphinx. Il est au-dessus de tout, parce qu’il n’existe pas. Il ne peut pas mourir, il n’est jamais né. Et pourtant il est, solitaire, impassible, dominateur.
Ma fille est si heureuse, elle ne veut pas le montrer, mais son rire le prouve. Photos d’elle sur le chameau, photos de pierre. Des pensées pour Mauve, des pensées pour les femmes. Je suis seul, et pourtant je me sens nombreux. Comme si je voyais à travers le regard successif de chacune d’elles. Je n’ai pas à les imaginer avec moi, elles sont là, avec leur charme mystérieux. Je rêve avec elles, pour elles, en elles.
Départ pour de vrai dans le désert. Je dors et redors pendant le trajet, je suis encore dans le passé, alors que la pluie, puis le vent traversent la longue ligne droite qui nous emmène à Bahariya. Traînées de sable sur le bitume, rien n’est figé, tout bouge. Les murs se battent contre les vents sableux, l’eau triomphe du minéral, le vent naît d’une faille dans le relief. L’oasis est là, au fond du ravin, autrefois riche, maintenant à moitié délaissée. Un monde ancien, hors du monde, vaches maigres et ânes bâtés, pierres blanches, briques rouges, murs de pisé. La civilisation hésite dans ce bout du monde, avec ce professeur d’arabe qui fait barbier l’après-midi. La coupure intellectuel/manuel enfin rompue. Mais qui le sait, dans cet isolement parfait ?
J’ai mon keffieh sur la tête, prêt à partir. Mais avant, un tour dans l’oasis au soleil couchant, puis dîner, jeux, j’oublie, je suis bien, j’oublie, je suis encore mieux, je commence à oublier ce que j’oublie.
S’occuper des photos, de sauvegarder les images, de tout nettoyer, et puis d’écrire, pour toi. Mais t’es qui, toi ?
Le 21 février 2007, désert blanc
Je suis le solitaire, en haut du plus haut gour entourant le campement. J’attends que le soleil se lève, et je sais que mon attente ne sera pas vaine. Car dans le désert, si le temps ne compte pas, par contre les heures tombent, bien précises, concernant l’aube et l’aurore : six heures cinquante et dix-huit heures. Il y a l’heure où les étoiles apparaissent, après sa majesté la lune. L’heure où culmine au zénith la couronne boréale, l’instant où Vega m’enivre de sa lumière bleue du haut de la voûte céleste. Instants bénis, moments de calme parfait où mon esprit erre, divague sur mes aventures passées.
Tu avais raison, la lenteur sied bien au désert : le désert n’était pas pour toi, ce contraire du cocon dans lequel tu aimes tant te retrancher. Ici, tout est à nu, tout se montre, rien n’est faux.. Tu n’aurais pas été à ton aise avec moi, toi qui mens si bien, si profondément, si superbement. Toi qui es plus têtue que ces pierres friables qui tombent en poussière dès qu’elles sont effleurées.
Tu cherchais la perfection en moi, alors que je ne voulais que le bonheur. Le bonheur de partager mon ultime plaisir : la contemplation pure, le rêve enfant du spectacle qui naît à mes yeux. Je me repais sans fin de cet horizon à trois cent soixante degrés, de ces gours innombrables qui ponctuent le serir fait de sables et de poudre de calcaire semblable à la neige.
Ici pas d’internet, pas de virtuel : Tout est réel, du beau, en transformation, changeant sous le soleil, le vent, le froid, le chaud. J’aime ce que tu n’aimes pas, ce que tu appelles la vitesse. Oui, j’aime la vitesse du désert, cet endroit que l’on croit toujours identique et pourtant si changeant, entre la nuit et le jour, l’aube et l’aurore, le zénith et l’horizon. Couleurs si différentes, pierres si blanches, si noires, si rouges, si grises, sables aux reliefs si variés, dunes qui bougent au gré du vent.
Oui, j’aime la vitesse à laquelle se déplacent les dunes (quinze centimètres par an), j’aime le changement imperceptible et inexorable. J’aime ce calme plein de vie, avec les empreintes d’oiseaux et de fennecs, les gerboises qui rôdent, les mouches qui batifolent.
Ma mémoire accumule des images trop belles, mon appareil photo a du mal à suivre, et pourtant rien ne bouge en apparence. Juste saisir le cadrage parfait, l’instant fatidique où l’on se dit : tout est à sa place. L’objectif est le prolongement des yeux, ma manière à moi de partager mon ravissement. Je sais qu’il y en a qui aiment, el hamdou lillah !
Ma file m’appelle, c’est l’heure du petit déjeuner.
Le 22 février, désert blanc
Du haut d’un gour, une nouvelle fois, je médite sur la beauté du monde et sur la vanité de l’homme, en particulier sur la mienne.
Nos plaisirs étaient bien différents. Ce qu’elle appelait la vitesse, je la nommerais plutôt ma soif. Soif de beau, de neuf, de grand, et pour cela prêt à partir à l’aventure à chaque aube. Fuir la vie bien réglée, sans surprises, pour guetter les rayons du soleil levant trouant les nuages gris et rouges. Sentir la soif du désert entier entrer jusque dans ma tête saoulée par le vent lancinant de l’immensité multicolore. Non, ne pas rêver, juste être dans cette réalité plus belle, plus forte que n’importe quel rêve. Se moquer de l’apparence, des fringues, du petit confort quotidien pour vivre la liberté du choix, pour déguster le dessin des nuages. Connaître, non seulement l’enveloppe des choses, mais leur essence même, pour enfin toucher du doigt la vérité : rien n’est permanent, tout se transforme, comme ce paysage du désert, si fragile, si neuf, et pourtant jonché de fossiles, de roches antédiluviennes.
Le sable, à certains endroits, recouvre tout. Il uniformise, lisse, fait disparaître les pierres, les couleurs, la végétation rarissime. Le sable, notre quotidien. Et puis s’élèvent de ci de là ces fameux gours, buttes témoins du passé mais aussi du futur. Ils montrent la voie pour résister à l’oubli envahissant : s’élever, toujours s’élever. Etre dur en haut, tendre sur les côtés, pour former une pyramide recouverte de blocs joliment assemblés. Attendre. Ne rien attendre, puisque le soleil rythme les jours, donne ses repères à la nuit, apporte quotidiennement le chaud, et donc le froid.
Non, tu n’es pas faite comme moi. Tu l’as cru, tu as fait semblant de l’être. Je ne t’en veux pas. Du haut de notre butte j’ai embrassé l’immensité-plénitude de l’amour aussi extraordinaire que la renaissance du soleil à laquelle je viens de communier. L’amour est parti, notre soleil reste.
Le 25 février, désert blanc
Nuits remplies de rêves sous les étoiles du désert. Une femme m’est apparue, s’est présentée : « Pascale Copper ». Je ne sais ni d’où elle vient, ni qui elle est. Elle me sourit, m’emmène par le bras. L’avenir me dira si le désert est prémonitoire.
Mile fois, j’ai pensé à ce court poème :
L’aube, tu le sais, met une vie entière à se lever
Trop de petits soleils te tromperaient
Salves successives de l’imposture
Contrefaçons hâtives de l’enchantement
Oui, l’aube n’arrête pas de se lever quelque part dans le monde, et si, très souvent, elle révèle un spectacle hideux, quelquefois elle enchante l’âme.
Le désert comble. Au sens où il remplit de sensations en permanence : brûlure du soleil ou piqûre du vent, paysage dont on cherche la fin, répétitions de décors variés à l’infini. Le désert tue la frustration. Parce qu’il accomplit le miracle de se suffire à lui-même.
Je suis un voyeur, probablement. A la recherche du cadrage parfait, de l’harmonie au cœur du paysage. C’est un dialogue entre les choses et moi, tout simplement, une manière de faire connaissance. Je leur donne mon point de vue. Elles m’offrent leur possibilités. Un dialogue s’engage entre elles et moi. Je trie, je sélectionne, je mets en évidence. Elles imposent, limitent, ordonnent ; toute une séduction partagée.
…